Pourquoi envisager une donation entre époux ?
La donation entre époux, communément appelée donation au dernier vivant, est l’un des outils juridiques les plus efficaces pour protéger son conjoint en cas de décès. Elle permet d’augmenter la part d’héritage du conjoint survivant au-delà de ce que prévoit la loi, tout en bénéficiant d’un cadre fiscal avantageux.
Malgré les réformes successorales qui ont amélioré les droits du conjoint survivant, la loi seule ne suffit pas toujours à garantir une protection optimale, notamment en présence d’enfants d’un premier lit. La donation entre époux offre une souplesse que le seul régime légal ne permet pas.
Chiffre clé : plus de 400 000 donations entre époux sont en vigueur en France. C’est l’acte notarié le plus fréquent en matière de protection du couple.
Ce que prévoit la loi sans donation entre époux
Avant de comprendre l’intérêt d’une donation entre époux, il faut rappeler ce que le conjoint survivant reçoit en l’absence de toute disposition particulière.
En présence d’enfants communs
Le conjoint survivant choisit entre :
- L’usufruit de la totalité de la succession (jouissance des biens sans en être propriétaire)
- Un quart en pleine propriété de la succession
En présence d’enfants d’un autre lit
Le choix disparaît. Le conjoint reçoit obligatoirement un quart en pleine propriété. L’option pour l’usufruit total n’existe pas, car elle serait trop préjudiciable aux enfants d’un autre lit.
En l’absence de descendants
- Avec les parents du défunt : le conjoint reçoit la moitié, chaque parent un quart
- Sans descendant ni parent : le conjoint hérite de la totalité (sauf biens de famille reçus par succession)
Le problème : dans les familles recomposées, le quart en pleine propriété est souvent insuffisant pour maintenir le niveau de vie du conjoint survivant. C’est là que la donation entre époux prend tout son sens.
Les options offertes par la donation entre époux
La donation au dernier vivant permet au conjoint survivant de choisir parmi trois options au moment du décès, en fonction de ses besoins et de la composition du patrimoine.
Option 1 : l’usufruit de la totalité de la succession
Le conjoint survivant conserve la jouissance de tous les biens du défunt : il peut habiter les logements, percevoir les loyers, toucher les revenus des placements. Les enfants deviennent nus-propriétaires et recueilleront la pleine propriété au décès du conjoint survivant.
Avantage : maintien du cadre de vie sans aucune diminution patrimoniale immédiate.
Inconvénient : les enfants ne disposent pas des biens et peuvent demander la conversion de l’usufruit en capital (article 759 du Code civil), ce qui peut être source de tensions.
Option 2 : un quart en pleine propriété et trois quarts en usufruit
C’est l’option la plus choisie en pratique. Le conjoint :
- Devient propriétaire définitif d’un quart des biens
- Conserve la jouissance des trois quarts restants jusqu’à son décès
Cette formule offre un équilibre entre sécurité patrimoniale immédiate et préservation des droits des enfants.
Option 3 : la quotité disponible en pleine propriété
Le conjoint reçoit en pleine propriété la part maximale que la loi autorise :
| Nombre d’enfants | Quotité disponible en pleine propriété |
|---|---|
| 1 enfant | 1/2 de la succession |
| 2 enfants | 1/3 de la succession |
| 3 enfants ou plus | 1/4 de la succession |
Avantage : le conjoint est plein propriétaire et peut disposer librement des biens reçus.
Inconvénient : la part reçue peut être moindre que dans les options incluant l’usufruit, surtout en présence de plusieurs enfants.
Le choix n’intervient qu’au décès
Un point essentiel : le conjoint survivant ne choisit pas son option lors de la donation, mais au moment du décès. Cette souplesse est l’un des grands atouts de la donation entre époux. Le conjoint peut ainsi adapter son choix à la situation patrimoniale et familiale réelle au moment de la succession.
L’avantage décisif en présence d’enfants d’un autre lit
La donation entre époux est particulièrement utile dans les familles recomposées. Sans elle, le conjoint survivant est limité à un quart en pleine propriété, sans possibilité d’opter pour l’usufruit total.
Avec une donation entre époux, les trois options redeviennent disponibles, même en présence d’enfants non communs. Le conjoint survivant retrouve ainsi :
- La possibilité d’opter pour l’usufruit de la totalité
- Le choix du quart en pleine propriété et trois quarts en usufruit
- L’accès à la quotité disponible en pleine propriété
Attention : la donation entre époux ne peut jamais empiéter sur la réserve héréditaire des enfants. Les héritiers réservataires conservent dans tous les cas leur part minimale garantie par la loi.
La fiscalité avantageuse de la donation entre époux
Le régime fiscal de la donation entre époux est l’un des plus favorables du droit successoral français.
Exonération totale de droits de succession
Le conjoint survivant est totalement exonéré de droits de succession, quelle que soit la valeur du patrimoine transmis. Cette exonération, instaurée par la loi TEPA de 2007, s’applique que le conjoint hérite au titre de la loi ou grâce à une donation entre époux.
Le coût de la donation entre époux
La donation entre époux elle-même est peu coûteuse :
- Frais de notaire : environ 200 à 400 euros (émoluments réglementés)
- Droits d’enregistrement : 125 euros (droit fixe)
- Pas de droits de donation : la donation entre époux est un acte à titre gratuit qui ne génère pas de droits proportionnels
L’abattement entre époux
Pour les donations effectuées du vivant des deux époux (donation de biens présents, par opposition à la donation au dernier vivant), un abattement de 80 724 euros s’applique entre époux. Cet abattement se reconstitue tous les quinze ans.
Les formalités : comment établir une donation entre époux
La donation entre époux obéit à un formalisme précis mais accessible.
Passage obligatoire chez le notaire
La donation entre époux doit être reçue par acte authentique devant un notaire. Un simple écrit sous seing privé n’a aucune valeur juridique pour ce type d’acte.
Les documents nécessaires
Pour l’établissement de l’acte, préparez :
- Pièces d’identité des deux époux
- Livret de famille ou acte de mariage
- Contrat de mariage le cas échéant
- Informations sur la composition de la famille (enfants, petits-enfants)
L’inscription au Fichier Central
Le notaire inscrit la donation au Fichier Central des Dispositions de Dernières Volontés (FCDDV). Cette inscription garantit que la donation sera retrouvée au moment de la succession, quel que soit le notaire en charge du règlement.
Durée de la démarche
L’ensemble de la procédure — rendez-vous, rédaction de l’acte, signature — se réalise généralement en une à deux semaines. Un seul rendez-vous chez le notaire suffit dans la plupart des cas.
Révocabilité et situations particulières
La donation entre époux est-elle révocable ?
Oui. La donation entre époux faite pendant le mariage est librement révocable à tout moment par l’époux donateur. Il suffit d’un acte notarié de révocation. L’époux bénéficiaire n’a pas à être informé de la révocation.
Cette révocabilité distingue la donation entre époux des autres donations, qui sont en principe irrévocables.
En cas de divorce
La donation entre époux est automatiquement révoquée par le divorce, sauf si l’époux donateur manifeste expressément sa volonté de la maintenir dans la convention de divorce ou par acte séparé.
En cas de séparation de corps
La séparation de corps ne révoque pas automatiquement la donation entre époux. Elle subsiste sauf révocation expresse.
Donation entre époux et testament
La donation entre époux et le testament sont deux outils complémentaires. Si les deux coexistent, c’est le document le plus récent qui prime en cas de contradiction. Il est toutefois recommandé de coordonner les deux actes avec l’aide du notaire pour éviter toute incohérence.
Donation entre époux ou changement de régime matrimonial ?
La donation entre époux n’est pas la seule solution pour protéger le conjoint survivant. Le changement de régime matrimonial peut constituer une alternative ou un complément.
Comparaison des deux stratégies
| Critère | Donation entre époux | Changement de régime |
|---|---|---|
| Coût | 200-400 euros | 1 500-3 000 euros (minimum) |
| Délai | 1-2 semaines | 2-4 mois |
| Révocabilité | Révocable unilatéralement | Nécessite l’accord des deux époux |
| Protection du conjoint | Au décès uniquement | Pendant le mariage et au décès |
| Impact sur les enfants | Limité à la quotité disponible | Peut modifier la masse successorale |
Quand privilégier le changement de régime ?
Le changement de régime est préférable lorsque :
- Vous souhaitez une communauté universelle (tous les biens deviennent communs)
- Vous voulez protéger le conjoint pendant le mariage (couverture des dettes, protection du logement)
- Vous n’avez pas d’enfants et souhaitez une transmission intégrale au conjoint
L’idéal : combiner les deux
Dans de nombreuses situations, la meilleure protection consiste à combiner la donation entre époux avec un régime matrimonial adapté. Un notaire spécialisé en droit patrimonial de la famille peut vous conseiller la combinaison optimale.
Conclusion : un acte simple pour une protection maximale
La donation entre époux est l’un des actes juridiques les plus efficaces et les moins coûteux pour protéger son conjoint. En quelques centaines d’euros et un rendez-vous chez le notaire, vous offrez à votre époux ou épouse une liberté de choix qui peut faire toute la différence le jour de la succession.
C’est particulièrement vrai dans les familles recomposées, où le conjoint survivant est limité au quart en pleine propriété sans donation. Mais même dans les familles classiques, la donation entre époux apporte une souplesse d’options que la loi seule ne procure pas.
Ne remettez pas cette démarche à plus tard. La donation entre époux est un filet de sécurité que l’on espère ne jamais utiliser, mais qui peut s’avérer indispensable.
Cet article a été rédigé par Sophie Marchand, docteure en droit privé (Université Paris-Panthéon-Assas), ancienne chargée d’enseignement en droit civil, et forte de 10 ans d’expérience en cabinet généraliste. Ces informations sont fournies à titre indicatif et ne constituent pas un conseil juridique personnalisé. Pour une analyse adaptée à votre situation, consultez un notaire ou un avocat spécialisé en droit de la famille.




